Népal
Bhaktapur, la battante
Du tremblement de terre de 2015 qui a atteint toute la vallée de Katmandou, Bhaktapur ne garde que quelques cicatrices. Quelques ouvriers travaillent encore de manière acharnée pour lui faire retrouver sa splendeur d’antan. Pour restaurer cet impressionnant site, l’entrée est la plus chère que nous ayons eu à payer au Népal pour une visite : 1500 NPR (12,50€), pour tout ressortissant non népalais ou des pays membres de la SAARC. Cela fait sens, puisque nous avons les moyens de payer.
A l’entrée, Raju, 30 ans d’ancienneté dans le métier de guide, offre de nous présenter sa chère ville pour la modique somme de 900 NPR (7,50€) à diviser en trois (car nous sommes trois à l’écouter, Coralie, Hicham et moi). Un grand sourire aux lèvres, il propose de nous raconter tout ce qu’il connaît. Il nous fait rire avec l’origine du mot Népal qui selon lui est NEPAL : Never Ending Peace And Love. Bel acronyme n’est-ce pas ?
Les premières fondations de la ville remontent au IXème siècle. A cette époque et jusqu’au XVème siècle, la vallée de Katmandou était divisée en trois royaumes, ce qui serait dû, originairement, à la rivalité entre trois frères. Les trois royaumes sont : Katmandou, Patan, et Bhaktapur. Dans chacune des trois capitales, la place principale est nommée Durbar square, Durbar signifiant palais royal. La vallée de Katmandou restera divisée jusqu’à l’arrivée au XVIIIème siècle des Gorkhas dont le roi unifiera tout le Népal.

Durbar Square
L’étymologie du nom Bhaktapur provient de : Bhakta : qui signifie « prêtre » et pur : « ville » ou « lieu »
Bhaktapur compte plus de 80000 habitants, et même si l’architecture est très marquée par la religion hindouiste avec ses nombreux temples et festivals, tous ses habitants ne sont pas hindous : 70% d’entre eux le sont et le reste pratique d’autres religions. Le guide est très fier de dire qu’il n’y a pas de problèmes de religions dans cette ville et de manière générale au Népal.
Pour lui, si les hindous et les bouddhistes arrivent à vivre ensemble par exemple, c’est notamment parce que Bouddha est né au Népal, à Lumbini. Ses parents sont hindouistes, donc il y a une acceptation mutuelle des deux religions. Pour ma part, j’avais également entendu dire que Bouddha était considéré par les hindouistes comme la neuvième réincarnation du dieu Vishnou, un de leur dieux principaux.
Pour que nous comprenions un peu mieux d’ailleurs les principes de l’hindouisme, Raju nous fait un bref récapitulatif : cette religion comporte trois dieux principaux : Brahma, Vishnou et Shiva. Brahma est connu comme le créateur, Vishnou le protecteur, Shiva le destructeur. La philosophie principale est que rien n’est permanent dans ce monde, et tout est basé sur des cycles. Par exemple, les dieux reviennent plusieurs fois sous la forme d’avatars différents.
Après cette introduction, Raju nous présente enfin Durbar Square, la place où nous nous trouvons. Elle comprend plusieurs des monuments principaux de la ville.
Le premier est le célèbre Palais aux 55 fenêtres, construit par un roi au XVIème siècle. 55 aurait été choisi ici car le palais aurait été construit à l’occasion du 55ème anniversaire du roi. A sa gauche, se tient la Golden Gate datant du XVIIIème siècle.

Le Palais au 55 fenêtres et sa Golden Gate
Nous passons cette porte, pour atteindre le Taleju Chowk qui est un peu plus loin derrière. Nous voyons deux énormes tambours près de la porte, qui servent aux cérémonies.
Taleju Chowk est un impressionnant complexe ! Il est interdit de faire des photos de son intérieur. La raison serait qu’après sa construction par un architecte reconnu, il aurait été béni par le roi qui aurait ainsi souligné l’unicité de cet endroit et l’interdiction d’en voir un reproduit ailleurs (sur n’importe quel support, que ce soit de la sculpture, de la photographie, ou autres). D’ailleurs, comme pour le Taj Mahal, le roi aurait fait couper la main de tous ceux qui ont travaillé à la construction, une fois celle ci achevée. Nous nous contentons donc de l’observer, mais en restant sur le seuil ! Le deuxième interdit est qu’on ne peut pas y entrer si l’on ne pratique pas l’hindouisme (car alors, nous avons déjà consommé du bœuf, ce qui est un interdit dans cette religion).
Les portes du complexe sont incroyablement belles et bien conservées. Faites en bois de Sal, elles ont gardé leur finesse et leur robustesse. Elles représentent différents dieux et déesses.
Au centre du complexe, nous voyons deux piliers faits en pierre destinés au sacrifice des animaux. Lors des grandes fêtes, par exemple à l’occasion du Dashain festival, 108 bêtes (parmi buffalows, poulets, moutons, canards, chèvres) sont tués et leur sang est offert aux dieux pour être béni. L’offrande du sang est puissante car il a la couleur rouge, couleur de la chance. La chair des animaux est quant à elle répartie parmi les familles de Bhaktapur.
Le guide nous explique que le complexe était auparavant un endroit privé pour le roi. Avant le XVIème siècle, le roi effectuait tout un rituel à son réveil : il prenait d’abord un bain pour se purifier, et venait ensuite dans le Taleju Chowk pendant quatre heures. Là, il sonnait la cloche pour appeler les dieux et qu’ils soient attentifs à ses prières, avant de s’asseoir pour prier, entouré par 108 statues de dieux et de déesses. Ensuite il allait voir les brahmanes (la haute caste) qui apportaient des graines pour les offrir aux animaux sauvages (pigeons, corbeaux, etc.). Enfin il allait sur le balcon pour voir de là haut toutes les maisons. Si elles émettaient de la fumée, il savait que les locaux avaient déjà préparé à manger. Alors il pouvait prendre son déjeuner.
Le guide nous emmène justement voir l’endroit où le monarque prenait son bain lors du rituel matinal : Sundli Chowk. Il faut imaginer l’endroit comme un jardin avec un bassin, alimenté par les sources chaudes qui venaient de Nagarkot. Les conduits d’eau ont été malheureusement cassés par le tremblement de terre de 1934. Si le bassin ne contient plus d’eau, nous pouvons tout de même admirer les quelques statues qui l’ornent. Il y a un cobra, symbole protecteur lié à Vishnu, mais aussi symbole de la pluie et de l’eau pure. Une autre statue est celle d’un shifa, qui serait un animal imaginaire similaire au crocodile.
Entre le palais et le bassin, le guide nous pose une colle : il y a de petits trous régulièrement dans le mur, mais à quoi pouvaient ils donc bien servir ? La réponse : des petites lanternes étaient placées à ces endroits, afin d’éclairer le chemin du roi qui allait prendre son bain alors qu’il faisait encore nuit noire.
Nous revenons à Durbar Square, pour voir les autres monuments de cette impressionnante place.
Le guide nous montre rapidement une Pagoda dédiée au dieu Vishnu et sa « monture » : le « Garuda » , une créature moitié dieu, moitié animal (oiseau légendaire). C’est étrange de parler de monture, car il est représenté moitié oiseau, moitié humain.
Il nous présente ensuite une cloche qui lorsqu’elle sonnait, faisaient aboyer les chiens du quartier. Elle est désolidarisée du temple dont elle faisait partie, qui a été détruit avec le tremblement de terre.
Nous rejoignons ensuite le temple de Pashputinath, connu comme étant le temple érotique. On nous explique que le temple est à visée éducative : les enfants des campagnes venaient visiter ce temple et voir ses statues avant leur mariage, afin d’avoir une présentation de la vie sexuelle, à travers les statues présentant diverses positions ou encore un accouchement.
La visite se poursuit avec l’explication des différences entre stuppas, pagodas et sikkhara. Les stuppas sont destinées aux bouddhistes, les pagodas aux hindous , et les sikkharas sont d’architecture sud indienne. Nous voyons deux temples avec cette architecture : un dédié à Siddi Laxmi, et un autre dédié au dieu Shiva. Ces deux temples ont été rebâtis après le tremblement de terre de 2015.
Sur ce dernier temple, nous pouvons voir plusieurs statues d’animaux qui « gardent » l’escalier. Les voici évoqués du bas vers le haut de ce bâtiment : deux éléphants, comme monture du dieu de la pluie Indra (l’éléphant pourrait faire penser à Ganesh, mais ici ce n’est pas le cas) ; deux lions, véhicule de Sarasvati, déesse de l’éducation ; et enfin, deux taureaux, véhicules de Shiva.
Après avoir parcouru tout Durbar Square, notre guide nous emmène dans des petites ruelles, en direction d’un vieux temple bouddhiste du 15ème siècle : comme un petit monastère. Pendant la révolution au Tibet, des moines venaient méditer ici. Dedans, c’est très joli avec une petite stuppa qui a un arbre à jasmin au dessus. Ce temple bouddhiste montre comment bouddhisme et hindouisme se sont entremêlée au Népal : trois dieux hindous : la déesse de la paix Tara , Brahma le dieu de la création et la déesse de la compassion sont représentés ici. Il y a aussi une cloche, d’habitude présente dans les temples hindous pour appeler les dieux, et un moulin à prières, plus spécifique du bouddhisme.
Dans les temples au Népal, le guide nous fait remarquer que les portes sont petites et nous devons nous courber pour entrer. Il y a aussi une petite marche qui réduit encore l’ouverture. Ce n’est pas parce que les gens sont petits au Népal, et non ! Cela a plutôt une valeur symbolique : en nous inclinant, le mal ne peut pas entrer et nous laissons notre ego de côté.
Après cela, nous déambulons dans les rues en direction d’une échoppe de bols chantants. Sur le chemin, nous voyons un petit temple (c’est juste un petit encadrement avec la statue d’un dieu). Ici, il est dédié à Ganesh, le dieu à tête d’éléphant. Raju nous apprend que sa monture est une souris, ce que nous trouvons très amusant. A la sortie du temple, il y a un miroir qui permet, après la prière au dieu, de se placer correctement le point rouge (tikka), sur le front.
Nous entrons alors dans la boutique de bols chantants. Nous sommes assez curieux de voir la démonstration. Le bol est fait de 7 métaux différents, afin que leurs combinaisons puissent à priori atteindre les sept différents chakkras de notre corps. Auparavant, un des métaux utilisés était le mercure, mais il a aujourd’hui était remplacé par du zinc. Le bol chantant est utilisé pour soulager les douleurs de dos, de genoux, etc, grâce aux vibrations : le bol est placé à proximité de la zone qui fait mal dans le corps, et en le faisant sonner à raison de 5 à 10 minutes par jour, la douleur finit par partir. Pour nous expliquer le concept, le vendeur utilise un bol rempli à moitié d’eau, et fait tourner un bâton tout autour. Les frottements provoquent des vibrations et le bol entre en résonance. Nous voyons alors l’eau s’agiter dans le bol ! C’est très impressionnant. Il nous explique donc que comme notre corps est composé à 65% d’eau, les vibrations induites par le bol ont également un effet sur notre corps. Pourquoi pas ? Nous tentons l’expérience, Hicham et Coralie essaie sur le dos, et moi sur la tête ! C’est une impression bizarre !
Après cette expérience des plus intrigantes, nous continuons sur notre lancée de découverte culturelle, et allons voir comment sont fabriqués les mandalas dans une école, et leur signification. C’est à priori un outil de méditation, et on peut s’abîmer dans la contemplation de l’oeuvre.
Le mandala est travaillé sur canevas : le support d’une toile de coton est utilisé, sur laquelle ont été ajoutées plusieurs couches d’argile, à la fois pour avoir une surface lisse, mais aussi pour fixer les pigments plus longtemps.
Au niveau de sa signification, un mandala, c’est un peu comme une stuppa vue du dessus (ou vue du ciel) : un grand cercle entoure un plus petit carré, qui lui même entoure un plus petit cercle. Le mot mandala signifie « cercle », il contient beaucoup de symboles, qui ne sont pas faciles à comprendre mais dans l’idée, les différents étages (alternance de rond et carrée) depuis l’exterieur vers le centre seraient des sortes de « portes » à passer pour atteindre le Nirvana.
Après nous avoir montré quelques exemples de mandalas, le vendeur nous présente un livre où l’on peut voir le dalaï lama et d’autres moines en train de construire un mandala géant avec du sable de 7 couleurs différentes sur le sol. C’est un symbole pour la paix dans le monde, et l’appel à la méditation. Après trois mois de construction et de méditation autour de ce mandala, le dalaï lama disperse dans l’eau le sable qui a servi à le composer. Trois mois de travail minutieux qui tombe à l’eau pour certains, mais qui se propage par la même occasion dans le monde entier et rappelle que rien n’est éternel.
Après la présentation du mandala, on nous présente un autre support de méditation, qui est la Roue de la Vie. C’est un cercle découpé en 6, représentant les 6 parties du monde : être tourmenté, fantôme, humain, dieu, demi dieu et animaux. Le cercle est tenu par Yama, dieu de la justice et de la mort, qui choisit comment la créature va se réincarner, ou si le cycle de réincarnation s’arrête (c’est ce qui est recherché).


Les différentes pierres donnant les pigments 
Les 6 parties du monde
Nous revenons à la visite du site et allons voir les autres monuments importants de Bhaktapur. Au passage, nous tombons sur des ouvriers qui préparent le riz, pour faire le papier de riz, reconnu ici ; et sur des maîtres de la poteries, qui fabriquent des pots à la chaîne (sur la place de la poterie).
Nous arrivons sur la place Taumadhi, et sommes sans voix devant des magnifiques temples rectangulaires à toits multiples que nous pouvons observer ! Ils montent très haut dans le ciel et nous pouvons monter leurs marches jusqu’en haut !
La visite aura duré très longtemps finalement, et nous remercions notre guide d’avoir pris le temps de nous montrer sa ville !
NB : Nous sommes allés à Bhaktapur depuis Katmandou en une journée, et à l’aller nous avons pris un taxi : 700NPR pour trois personnes. Au retour, nous avons trouvé le bus près du lac de Guhya Pokhari et l’avons pris (15NPR par personne !)





























